Chronique d'un village

Ce blog est destiné à vous narrer sous une forme satirique et humoristique les petites histoires d'un village que j'ai surnommé Garsson - c'est un village imaginaire que vous ne trouverez donc nulle part dans l'annuaire des villes et villages de France - mais il comporte de nombreuses analogies avec celui où je vis depuis une trentaine d'années.

Pendant tout ce temps et suite à des évènements divers, j'ai connu tous les ingrédients qui pourraient alimenter une sorte de gazette de village - celui-ci pourrait d'ailleurs se situer partout et n'importe où dans l'hexagone - à travers ses mœurs séculaires, ses non-dits et ses petites querelles mesquines.

Il y a de grands soirs où les villages meurent
Après que les pigeons sont rentrés se coucher.
Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
Et le cri bleu des hirondelles au clocher...

Henry Bataille (1872-1922)

samedi 12 décembre 2015

LES MARTIN-PÊCHEURS

Dans ce blog satirique, les personnages sont sortis de l'imaginaire et de stricte invention : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé et toute homonymie avec des noms propres ou des noms privés ne serait que pure coïncidence.




Autrefois, Garsson était un village très prisé pour la pêche ; l'on venait depuis le chef-lieu du département pour venir pêcher dans le canal et la Pris : de nombreuses cartes postales en témoignent et il y avait un train spécial qui déversait tôt le matin les pêcheurs dans le village.

Aujourd'hui, il y a de moins en moins de pêcheurs, signe que les temps et les loisirs ont changé. La pêche est devenue un loisir de luxe.

Dans le village de Garsson, il y a deux garçons qui s'appellent Martin : "il n"y a pas qu'un âne qui..." . Ce sont deux célibataires qui sont toujours passionnés de la pêche et, croyez-moi, ils sont fine gaule. Récemment, l'un d'entre-eux a pêché un brochet dans le canal et, au début de l'hiver, dans la campagne endormie, ils pêchent le sandre près du pont de la Pris et le sandre n'a qu'à bien se tenir.

L'aîné est un malabar, costaud que les gens surnomment "Coup de Boule" (1) tandis que son frère qui a hérité du surnom de "Brin de Jonc" (2) est maigre et étriqué. Ils n'ont pas la langue dans leur poche et plutôt un franc parler ; surtout l'aîné quand il vous cause, çà surprend un peu au premier abord car il est un peu rustre et brut de décoffrage. Sa franchise de langage lui a valut bien des inimitiés mais à l'analyse, il dit tout haut ce que d'aucun pense tout bas. L'an dernier, ils pêchaient le long de la Pris sur les terres du Manoir de Saint-Guy. Ces matins-là, leur réveil n'a pas besoin de sonner. Au lever du jour, le café avalé, le matériel chargé dans la voiture, c'est le départ furtif en direction du Manoir. Ils devinent tout ce qui se passe au village : les allées et venues de Pierre et Paul ... rien ne leur échappe.

(1) et (2) : surnoms d'emprunt.  



Bref, en attendant, ils s'installent : tout est calme. Ils ont posé les lignes de fond et les grenouilles entament leur concert matinal. Puis, les garçons s'attaquent aux gardons : ils sont là, frétillants. La plume de leur ligne légère plonge plus souvent : les gardons sont sur le coup mais repartiront aussi mystérieusement qu'ils sont venus. 

La brume s'effiloche et le soleil se lève derrière le rideau de peupliers. C'est le moment qu'a choisi un habitant d'un village voisin pour venir faire le tour du propriétaire, celui-ci comptant parmi les bénévoles occupés à rénover le Manoir.  

C'est un petit monsieur, épais comme une page d'histoire sainte mais toujours à "fouiner partout" comme disent les deux Martin pêcheurs. Ce petit Monsieur, en l'occurrence, très affable et dévoué, se prend pour le garde-champêtre du village, rôle qu'il s'est attribué lui-même et qui lui vaut bien des quolibets. Il semble disert mais avec, cependant, cette propension à la cachotterie propre aux gens de la campagne.

Ce matin-là, il apostrophe les deux Martin en ces termes "Mais qu'est-ce-que vous foutez-là ?" (sic). "Coup de Boule" et "Brin de Jonc" qui n'aiment pas que l'on viennent les perturber dans ces moments cruciaux où leur bouchon taquine les gardons, se lèvent d'un seul bond. 
- "De quoi vous mêlez-vous, vous ne savez-donc pas que les pêcheurs ont un droit de passage de 3,25 m. le long des cours-d'eau ?".
Le ton monte tandis qu'au bout d'un lancer le grelot a sonné. 

Le "garde-champêtre" qui, visiblement ne connaît pas le règlement, bat en retraite. Il n'impressionne nullement nos deux pêcheurs qui se méfient plutôt du garde-pêche. Le petit monsieur s'éloigne tandis que "Coup de Boule" et "Brin de Jonc" réalisent que la matinée est déjà bien avancée et qu'il est temps, maintenant, de s'attaquer à la bouteille de derrière les fagots qu'ils ont, au moyen d'une ficelle, fait glisser vers l'onde frémissante avec des précautions de plongeur en eau profonde.

Il faut dire que nos compères n'ont pas oublié la frustration d'un cruchon de rosé de Provence échappant aux papilles gustatives pour se laisser entraîner, bien malgré lui, dans d'obscures profondeurs, au fil de l'eau courante. L'an passé et toujours en été, un jour que le soleil coulait du plomb sur les rives de la Pris, ils avaient décidé de lester une bouteille de rosé, frais et léger comme une eau de source, au flanc d'une barque amarrée et soi-disant délaissée depuis belle lurette ! "Tant va la cruche à l'eau qu'elle se casse ?..." (d'après le dicton), non ! là, elle se barre avec le matelot inattendu qui n'en espérait pas tant tandis que nos deux pêcheurs somnolaient le long de la rivière. 

Cette fois-ci, en surveillant le bouchon, ils ne perdent pas de vue le nectar en plongée, déformé par le clapotis de l'eau. 

Voilà un autre importun. C'est un vieux Monsieur, encore plus vieux que le "garde champêtre" et qui déambule sur le chemin du halage. Il n'est pas pressé, évidemment, et il engage la conversation avec nos pêcheurs qui ne demandent que cela. Il a quitté le pays depuis fort longtemps et il se souvient ...


Dans sa tendre enfance, avec sa maman, il descendait la brouette en bois depuis le Manoir jusqu'à la rivière. Pendant que sa maman lavait son linge dans la Pris : "Ah ! le bon temps des rivières de la Pris, la pêche aux grenouilles et les après-midi de langueur à musarder le long des berges à regarder au fond de la rivière les poissons s'ébattre, les milliers d'ablettes en surface car l'eau était si claire : c'est toute une tranche de vie, çà....".

Il se rappelle très bien, c'était juste après la guerre, il avait pris une anguille énorme près du pont de la Pris ; or, maintenant, on lui dit qu'il n'est plus pêché d'anguilles dans la Pris : "encore une espèce en voie de disparition" songe l'homme aux souvenirs. Il est revenu au pays avec les cheveux blancs, il avait toujours la même passion pour la pêche mais la clarté de la Pris avait disparu. Alors, là, visiblement, les deux Martin ne sont pas partis car pour le coup le vieux Monsieur nostalgique est invité à goûter à la clarté du vin rosé...

La bouteille remontée, les deux pêcheurs jouent du tire-bouchon et le miracle s'accomplit : dans le verre, soudain, c'est un rayon de bonheur qui glougloute. Le vieil homme sourit, placide. "Super à l'aise, Blaise", soupire d'aise "Coup de Boule" et il se dit "Heureusement, quand çà ne mord pas, il reste toujours l'occasion de boire un bon coup et même de discuter le coup".  

Puis  "Radio Nostalgie" est reparti comme il était venu. 



  
carte humoristique pêche

  

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