Chronique d'un village

Ce blog est destiné à vous narrer sous une forme satirique et humoristique les petites histoires d'un village que j'ai surnommé Garsson - c'est un village imaginaire que vous ne trouverez donc nulle part dans l'annuaire des villes et villages de France - mais il comporte de nombreuses analogies avec celui où je vis depuis une trentaine d'années.

Pendant tout ce temps et suite à des évènements divers, j'ai connu tous les ingrédients qui pourraient alimenter une sorte de gazette de village - celui-ci pourrait d'ailleurs se situer partout et n'importe où dans l'hexagone - à travers ses mœurs séculaires, ses non-dits et ses petites querelles mesquines.

Il y a de grands soirs où les villages meurent
Après que les pigeons sont rentrés se coucher.
Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
Et le cri bleu des hirondelles au clocher...

Henry Bataille (1872-1922)

samedi 11 août 2012

"TIENS, C'EST LA CRUE, QUI L'EUT CRU ??"


Dans ce blog satirique, les personnages sont sortis de l'imaginaire et de stricte invention :
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé et toute homonymie avec des noms propres et des noms de lieux privés ne serait que pure coïncidence









Nous sommes début janvier 1995, c'est le moment de "tirer les rois", l'eau monte à vue d'œil et Monsieur le Maire surveille le niveau de la Pris qui déborde de son lit. L'hiver est doux, trop : au moment des fêtes de fin d'année, on a encore entendu dans le bourg le fameux dicton "Noël au balcon, Pâques aux tisons". Allons, bon ! maintenant il pleut : trop ! Déjà, la veille du premier jour de l'an, les gens, qui venaient s'engouffrer dans la boulangerie de Garsson afin de s'approvisionner de pain et dessert pour le réveillon, laissaient de l'eau dans leur sillage ressemblant à des canards.

Pendant le premier week-end, rien d'alarmant, on voit la rivière perdre ses repères et de la rive, les anciens observent les reflets de l'eau qui font, sous le soleil, un éblouissant miroir à la terre envahie depuis peu. Ils devisent gaiement et s'interpellent, ils parlent de la crue de 1930 qui avait envahi le bourg de Garsson et il avait fallut attacher les bateaux aux platanes de la place des fainéants ; heureusement, nous n'en sommes pas encore là !



Sauf que tout à coup, le lundi, premier jour de rentrée des classes de l'année 1995, l'eau a encore monté : la situation devient de plus en plus préoccupante tandis qu' en amont de la Pris, on a déjà atteint la côte d'alerte.

Grand branle-bas dans la commune, le soir vers 20 heures, les cantonniers sont mobilisés, le Maire et les adjoints sont sur le pied de guerre et à la Mairie, c'est cellule de crise, tout le monde est sur le pont. Le premier adjoint prend l'affaire en main, il téléphone à gauche et à droite afin d'obtenir du renfort auprès des bénévoles. Toutes les bonnes volontés sont requises. La Préfecture appelle le Maire à son tour, la côte d'alerte est dépassée et les nouvelles de la météo ne sont pas rassurantes. Le Maire et ses adjoints partent d'abord évaluer la situation et pour prévenir les habitants du hameau de la bourrique que les routes d'accès risquent d'être coupées.


Effectivement, situé du côté du Manoir de Saint-Guy entre la Pris et le canal,  le hameau de la bourrique est sur le point d'être isolé du reste de la  commune pour devenir une île. Toutes les routes qui y accèdent sont envahies par les eaux et la rue qui le traverse s'appelle "Rue du Cour s'il Pleut". Pour l'instant, on y court guère car elle va bientôt ressembler à un torrent tumultueux.  Le Maire et ses adjoints font le tour du pâté de maisons puis se dirigent vers le Manoir de Saint-Guy où était installé une sorte de camping sauvage : les caravanes y flottent comme des bouchons de liège.






Pendant ce temps, à la Mairie, d'autres habitants alertés par le téléphone arabe arrivent avec de bonnes intentions : l'enfer, paraît-il en est pavé mais en l'occurrence, pendant le mois de janvier de cette année-là, à Garsson, on s'en réjouit !

Le premier adjoint propose sa quinzaine de parpaings à tous les futurs sinistrés : s'ils viennent tous chercher ses parpaings, la quinzaine ne suffira pas,  mais bon ! chacun s'organise.


Le lendemain, c'est un évènement, les pompiers sont arrivés et proposent que des embarcations soient réquisitionnées. Le secteur du hameau de la Bourrique est coupé par l'EDF et la seule ferme est déjà envahie par une montée d'eau d'1,80 m dans les bâtiments de l'habitation et de l'exploitation. Les habitants ont refusé d'évacuer et se sont résignés à occuper l'étage.        

Pendant cet épisode de crues énormes, les élus de Garsson ont été disponibles, attentifs et présents, réveillés même la nuit, veillant à ce qui pourrait mettre en cause la sécurité des personnes et des biens, ne comptant pas leur temps et veillant à tous et à toutes. Pendant cet épisode qui a failli être dramatique à Garsson, le Maire et ses adjoints ont pu prendre la mesure de toute la solidarité de leurs concitoyens pour venir en aide aux sinistrés et proposer des hébergements.

Puis,
il y eut cet incident... un de ceux dont on se souviendra encore longtemps. C'était un soir comme tous les soirs d'hiver, de ceux qui tombent vite entre "chien et loup". Marcelin,  au demeurant un brave garssonnais, entreprit une rocambolesque expédition. Quand j'apercevais auparavant Marcelin dans Garsson, inconsciemment je pensais au film espagnol "Marcelino Pan y vino" qui avait eu un grand succès en 1955 et que j'avais vu au cinéma dans ma jeunesse. Notre Marcelin, quant à lui, n'est pas allergique au pain du boulanger de Garsson et par ailleurs, grand amateur de vin, il est même d'accord avec Louis Pasteur qui dit que "le vin est le breuvage le plus sain et le plus hygiénique qui soit".


Bref, il voulut détacher un bateau qui était amarré auprès de la salle des fêtes (l'étendue des inondations commençait près de cette salle, le reste n'était qu'un grand lac à perte de vue..) et ce, afin d'aller soigner ses lapins dans une petite fermette située non loin de la rue du Cour s'il pleut. Il se vit opposer un véto formel de la part du Maire qui lui affirma : "Ces quatre bateaux sont réquisitionnés par les pompiers et jusqu'à nouvel ordre, ils ne peuvent servir qu'aux pompiers et d'autre part, ils sont cadenassés...".

Qu'à cela ne tienne et n'écoutant que son désir de nourrir ses lapins, Marcelin prit la route (ou plutôt un genre de petite mer) qu'il parcourut donc, à pied, en cette heure si tardive, équipé de grandes bottes et d'une lampe torche en prenant soin de raser tous les poteaux téléphoniques ou électriques qui, en temps ordinaire, longent la paisible route : dans la vie, il est toujours bon d'avoir des repères pour ne pas s'égarer... En passant près du calvaire, il pouvait toujours faire une prière...

S'apercevant de son excursion nocturne dans l'étendue d'eau glacée, le Maire et ses acolytes se mirent à faire une prière eux aussi pour qu'il ne se soit pas ....noyé. Les pompiers qui étaient en train d'évacuer en urgence,  en bateau, des habitants de la commune voisine furent aussitôt alertés mais, que faire à la nuit tombée ? La Préfecture fut également informée et, à l'aube, sans nouvelle de lui, il comptait déjà Marcelin dans le nombre des disparus de la crue centennale. Bref, tout le monde s'inquiétait du sort de Marcelin.

A l'aube également les pompiers entreprirent d'aller en bateau voir aux alentours de son habitation quand, tout à coup, l'un d'entre-eux vit un individu bouger à une fenêtre: Marcelin était sain et sauf ! sauf que les lapins n'avaient pu être secourus, ils étaient déjà morts noyés. Quand à Marcelin qui occasionna une belle frayeur à toutes les autorités qu'elles soient locales ou départementales, il fut quitte pour recevoir une belle semonce de la part du capitaine des pompiers.


Néanmoins, avec l'aide de bénévoles, les élus ont su dynamiser et orienter le travail des pompiers qui, parfois débordés, se sont donnés à fond, sans hésiter, se trouvant de plus en plus fatigués à mesure que les jours passaient mais, néanmoins l'effort est demeuré énorme jusqu'à la fin...




La période de crue a duré dix jours et pendant dix jours, une navette de bateaux a été mise en place pour que chaque famille évacuée puisse se rendre dans sa maison sinistrée afin d'y effectuer des problèmes divers.

Le second week-end de crue, ce dimanche 13 Janvier 1995, les "passagers" attendent sur le quai prêts à embarquer pour "la Bourrique" avec des sacs de victuailles . Le Maire est là qui supervise les opérations d'embarquement. L'ambiance n'est pas à l'hilarité mais plutôt à la fatalité et un voyageur réussit même à faire rire avec quelques "bons mots". L'embarcation n'est pas un bateau de croisière mais simplement un canot de pompiers et pendant la traversée, les passagers sont diserts. Chacun y va de son petit couplet sur tel ou tel cliché saisissant, l'un a vu un ragondin traverser, l'autre croit voir tel ou tel poisson qui visiblement est inconnu au bataillon de la faune locale et tout le monde rit en voyant le calvaire du coin de la rue du "Cour s'il pleut" dont on n'aperçoit que le sommet de la croix. Bref, c'est convivial !

Tandis que la navette fluviale embarque ses passagers, avec le soleil revenu et la décrue qui est largement amorcée, les habitants du bourg ont retrouvé le sourire. Les femmes sortent joyeusement de la boulangerie en portant le carton qui renferme le gâteau dominical comme un ostensoir.
                                     

"Dans le Sud-Est, les inondations continuent, les autorités locales prient instamment les français de cesser d'envoyer des dons en liquide...".

Citation de Jean-Jacques Peroni dans les carnets d'un malfaisant.



carte humoristique




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